Karine Bechet, docteur en droit public (France), présidente de l'association Comitas Gentium France-Russie, animatrice du site Russie Politics.

Lettre ouverte au Conseil européen : cessez d’avoir peur de notre liberté d’expression !

Lettre ouverte au Conseil européen : cessez d’avoir peur de notre liberté d’expression ! Source: Gettyimages.ru
Session du Conseil européen.
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Le Conseil de l’UE a envoyé un courrier à l’avocat de Xavier Moreau, menaçant d’un prolongement des sanctions adoptées à son encontre le 15 décembre 2026, s’appuyant sur sa participation aux émissions liées au 9 mai et à ses publications. Karine Bechet a décidé d’adresser une lettre ouverte aux instances européennes.

L’homme est un être de corps et d’esprit, un être complexe, imparfait, mais sa nature humaine tient en ce sentiment pénétrant qu’au plus profond de lui, des idées se forment, montent en puissance et vont participer à ce monde, s’y confronter, le façonner et souvent y disparaître, pour parfois réémerger.

C’est ce feu intérieur, auquel tout être est libre de donner cours ou pas, qui fait la valeur humaine. Dans tous les cas, c’est à chacun de choisir. Chacun doit avoir le choix et pouvoir le faire. Personne n’a le droit de l’éteindre arbitrairement par décision administrative.

Sanctionner pour écraser est malheureusement, pourtant, devenu la norme en Europe.

Écraser pour imposer le silence et laisser dans ce vacuum se diffuser une lourde propagande, entrer dans les esprits, les engourdir et les engloutir.

Sanctionner pour éteindre ce feu au fond de chaque homme, pour essouffler la liberté, pour écraser la société.

Comme l’écrivait le Conseil constitutionnel dès 1994, la liberté d'expression est « une liberté d'autant plus précieuse, que son existence est une des garanties essentielles du respect des autres droits et libertés ».

Quel est le sens de la liberté de pensée, s’il est impossible de s’exprimer ? Que reste-t-il de la liberté de pensée, si les hommes ne peuvent avoir accès à différents points de vue ?

Un homme n’est ni un robot, ni un animal. Si les hommes deviennent incapables de penser, s’ils ne peuvent plus s’exprimer, plus aucune liberté n’a de sens. Car, alors, on leur a fait perdre leur humanité.

Dès le 15 décembre dernier, vous sanctionniez Xavier Moreau. Quel fut son crime ? Exprimer tout haut un « autre » point de vue. Pour cela, le Conseil de l’Union européenne l’a inscrit sur une liste des personnes sanctionnées pour « désinformation pro-Kremlin ».

Autrement dit, si vous ne tenez pas le discours officiel atlantiste, celui d’une armée russe qui recule tout en continuant à libérer des villages, d’un président affaiblit pourtant à une cote de popularité de plus de 75 %, d’une Russie qui n’a plus d’internet et d’essence quand le premier fonctionne et que les problèmes d’approvisionnement des stations ont été réglés, vous faites de la désinformation.

L’accouplement monstrueux de Goebbels et d’Orwell

La « vérité », que vous nous proposez, est le résultat de l’accouplement monstrueux de Goebbels et d’Orwell.

Lorsque le ministre français des Affaires étrangères a annoncé les sanctions adoptées notamment contre Xavier Moreau, il l’a qualifié de « relais de la propagande du Kremlin », précisant qu’il était un « agent de la déstabilisation russe en Europe ».

L’information est une arme dans le monde postmoderne, elle permet aux élites, à l’heure de la postvérité, c’est-à-dire du mensonge généralisé, de reformater les esprits et donc de maîtriser l’opinion publique.

Ainsi, toute personne, tout média qui ose remettre en cause votre propagande... est un agent de déstabilisation ? Et cela, quand la source de la véritable déstabilisation de nos sociétés autrefois libérales vient en réalité de ceux, vous, qui imposent un lavage de cerveau au quotidien ; ceux, qui adoptent des mesures, allant à l’encontre de l’intérêt des pays membres et ayant pour conséquence une crise socio-économique sans précédent.

Désormais, le Conseil de l’UE veut prolonger les sanctions adoptées contre Xavier Moreau. Dans un courrier adressé à son avocat le 31 juillet, cette instance annonce avoir des « preuves » de la persistance de sa culpabilité.

Avons-nous bien compris, vous faites du chantage ? Soit Xavier Moreau a continué de s’exprimer librement, après l’adoption des sanctions, et elles sont alors prolongées ; soit il se tait, il se plie, il a peur et alors, dans sa grande mansuétude, les instances européennes acceptent, non pas de lever les sanctions, mais en tout cas d’examiner la question.

Et que lui est-il reproché ? En voyant la liste, il s’agit de véritables crimes de lèse-Majesté. Prenons quelques exemples.

« Preuve n°1 : Tweet de votre part du 26 mai 2026 remettant en cause les « massacres de Boutcha » et publiant une liste de jeunes gens qui auraient été tués à Starobelsk par l’OTAN ».

Le ministère russe de la Défense a publié la liste des jeunes civils tués par l’armée atlantico-ukrainienne dans le dortoir de l’Université pédagogique de Lougansk à Starobelsk. Ah oui, vous ne prenez en compte que les données du ministère ukrainien de la Défense, certainement par souci d’objectivité. Remarquez, vous auriez pu le voir vous même, si vous n’aviez pas interdit aux journalistes occidentaux d’y aller, lorsque la Russie l’avait proposé. Mais vous ne vouliez pas le voir. Car vous saviez ce que vous alliez voir.

Oui, Starobelsk n’était pas une cible militaire légitime. Oui, c’est un crime de guerre, dont vous portez également la responsabilité pénale.

La mise en scène de Boutcha

Quant à Boutcha, qui certes est l’un des premiers éléments de la constitution dans le discours politico-médiatique atlantiste de la figure de l’ennemi, de « l’Ogre russe », ce n’est pas notre faute si la mise en scène fut de si piètre qualité : quelle idée de montrer les corps avec des brassards blancs (utilisés par la population pour accueillir l’armée russe), avec des paquets alimentaires distribués à la population par l’armée russe pour ensuite de manière illogique accuser la Russie ? Mais revenons sur le terrain juridique, puisque vous parlez de « preuves » : où en est la soi-disant enquête menée notamment par la France ? Le silence est total...

Permettez-moi de vous rappeler cette évidence : les déclarations de responsables politiques, même atlantistes, ne constituent pas des preuves, ce ne sont que des allégations. Mais le moment d’en répondre viendra. En droit. Et devant un véritable tribunal car ces gens ont bien été tués, et pas par l’armée russe. Il est évident que, de ce fait, vous ayez à ce point peur de la liberté d’expression et de ceux qui osent s’en servir.

Une « preuve » particulièrement ubuesque : « Preuve n°4 : lien vers un tweet qui n’existe plus, de l’aveu même du Conseil.
Le Conseil produit néanmoins une photo de ce tweet, sur laquelle on vous voit intervenir pour RT sur les célébrations du 9 mai. ».

En quoi participer à une émission consacrée à la mémoire, certes non pas du débarquement américain en France (désolé !), mais de la victoire lors de la Seconde Guerre mondiale des alliés contre le nazisme, est-il un élément de désinformation ?

J’aimerais vous poser une question, alors : remettriez-vous en cause les décisions du Tribunal de Nuremberg ? Car, votre position y fait penser. Et le révisionnisme est un crime, un de plus, et oui encore une infraction pénale de votre part.

Restons toujours sur le révisionnisme : « Preuve n°5 bis : article de l’agence de presse russe RIA du 11 mai 2026 vous interviewant, dans laquelle vous expliquez que la contribution soviétique à la victoire contre l’Allemagne nazie est largement ignorée en Europe de l’Ouest. ».

La minimisation du rôle de l’URSS dans le discours politico-médiatique occidental a été constatée par les historiens. Elle est le résultat de la Guerre froide puis de la chute de l’URSS, conduisant à mettre en avant le rôle des États-Unis. Si vous avez un doute, comparez la présentation de la Seconde Guerre mondiale dans les années 50-60-70 avec celle d'aujourd’hui.

À ce sujet, j’aimerais avoir votre avis sur le titre et la présentation de cette publication sur le site de La Libre Belgique, certes datant du 9 mai 2005 : « Pourquoi minimiser la victoire "rouge"? Pourquoi réduire aujourd'hui le rôle majeur des Soviétiques dans la victoire sur le nazisme en 1945 ? Et l'action des résistances nationales ? Avec la Guerre froide, l'historiographie occidentale a surtout crédité les Anglo-Saxons ». Pensez-vous que la Libre Belgique soit un agent de désinformation pro-Kremlin ? Ou bien cela est-il possible alors et le dire aujourd’hui, dans la pure logique orwellienne, est désormais interdit ?

Vous n’arriverez pas à tous nous faire taire

Autrement dit, le véritable crime de Xavier Moreau, et il n’est pas le seul dans cette catégorie, est d’utiliser sa liberté d’expression pour permettre la liberté de pensée des autres. Que l’on soit d’accord ou pas avec ses prises de position, cela ne vous donne pas le droit de le menacer. La mesure entre la restriction de liberté et la menace réelle causée n’est pas justifiée, en tout cas dans une société démocratique. Ou bien affirmez le caractère non démocratique de l’UE et des pays européens aujourd’hui.

L’ampleur des crimes commis par l’armée atlantico-ukrainienne sur le front est telle, que la perspective d’une médiatisation réelle de vos actions vous fait peur. Au regard du droit pénal international et des mécanismes de justice universelle, toute entreprise qui fournit les armes sciemment pour commettre des crimes de guerre encourt une responsabilité pénale ; toute personne publique, qui donne les ordres afférents, encourt une responsabilité pénale ; toute entreprise ou institution, qui facilite l’acheminement de ces armes, encourt une responsabilité pénale.

Votre heure approche, l’histoire reprendra ses droits.

Vous n’arriverez pas à tous nous faire taire.

Vous n’arriverez pas à éternellement manipuler la société, le désastre ukrainien devient un danger national pour les pays et les peuples européens.

Cessez d’avoir peur de notre liberté d’expression ! Il est inutile d’avoir peur de l’inévitable : cette bataille, vous l’avez perdue. Et vous perdrez cette guerre contre les peuples d’Europe. Les pays européens ont existé avant vous, ils existeront après. Nos peuples y veilleront, vous ne pourrez pas tous nous bâillonner, nous sanctionner.

 

  

 

 

 

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