Le spectre d’Anchorage

Le spectre d’Anchorage Source: Sputnik
Vladimir Poutine et Donald Trump lors de leur rencontre à Anchorage en août 2025
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Le rédacteur en chef de la revue «La Russie dans les affaires mondiales», Fiodor Loukianov, s’interroge sur la pertinence des accords obtenus lors de la rencontre de Vladimir Poutine et Donald Trump en Alaska en août 2025.

Après la rencontre des présidents russe et américain en Alaska en août dernier, l’expression « esprit d’Anchorage » est entrée dans le langage courant. Le contenu des négociations n’ayant pas été dévoilé, on ne peut en juger qu’à travers certaines fuites. La forme avait, quant à elle, de quoi impressionner : accueil personnel, garde d’honneur, limousine partagée par les deux hommes, etc. Mais le fait que les deux présidents se traitent avec respect et intérêt n’est pas nouveau ; on l’a constaté dès le premier mandat de Donald Trump. Quel est donc cet esprit particulier qui se serait instauré après la visite éclair de Vladimir Poutine aux États-Unis en août ?

Il convient de se rappeler quand cette image a déjà été utilisée. On parlait autrefois de « l’esprit de Yalta », puis de « l’esprit d’Helsinki ». On mentionnait aussi « l’esprit de Malte », mais celui-ci est depuis longtemps passé dans la catégorie des notions historiques, aujourd’hui non pertinentes.

Ces trois cas constituent des jalons dans les relations entre superpuissances durant la seconde moitié du XXᵉ siècle. La conférence de Yalta, en 1945, a posé les bases de l’ordre mondial d’après-guerre, dans lequel l’URSS et les États-Unis étaient les principaux acteurs. L’Acte final de la Conférence d’Helsinki, en 1975, a définitivement entériné cet ordre, tout en marquant le premier pas vers sa désintégration future (ce qui n’est devenu évident que bien plus tard). Enfin, le sommet entre les Soviétiques et les Américains sur les côtes maltaises, en décembre 1989, a abouti à une entente de principe mettant fin à la Guerre froide et à sa première conséquence : la division de l’Europe.

Ces trois « esprits » les plus connus ont servi le même objectif : définir les paramètres de l’ordre mondial. Les rencontres étaient différentes du point de vue de l’organisation : trois participants à Yalta, des consultations multilatérales complexes qui ont abouti au sommet de Helsinki, deux interlocuteurs à Malte.

Le contenu différait également. Dans le premier cas, il s’agissait du partage des sphères d’influence par les puissances victorieuses. Dans le deuxième, du maintien du statu quo afin d’empêcher l’aggravation des différends accumulés. Dans le troisième, du retrait de fait de l’un des rivaux sous couvert de la construction d’un nouvel ordre mondial. Pourtant, tous ces événements relevaient de la même logique. L’esprit d’Anchorage s’inscrit-il dans cette continuité ?

Adoptons une approche formelle : quel était le sujet des négociations en Alaska ? Le règlement du conflit ukrainien. Mais, si l’on adopte une approche également concrète, une question se pose : où est donc l’Ukraine là-dedans, en tant que partie belligérante ? Est-ce réaliste d’obtenir un résultat sans sa participation ?

Probablement oui, mais à condition qu’une des parties aux négociations (les États-Unis) soit capable d’imposer à Kiev les décisions prises sans sa participation. Or, ce qui s’est produit depuis permet de conclure que les États-Unis n’en sont pas capables, bien qu’ils semblent disposer de leviers considérables.

Cependant, une autre hypothèse semble plus plausible : Washington manque de motivation pour activer pleinement ces leviers. Certes, Trump a en partie fait de la fin de ce conflit une question de prestige personnel. Mais, à vrai dire, le résultat concret de cette confrontation compte peu aux yeux de Trump et de ses partenaires d’affaires, amis et proches (ceux qui, en réalité, constituent le groupe dirigeant actuel). Tout sauf une victoire écrasante de la Russie, les autres solutions concernant la ligne de démarcation et les conditions de son maintien ne sont pas cruciales.

Le motif d’employer l’ensemble de l’arsenal politique et économique disponible apparaîtrait si la Maison Blanche considérait réellement l’instauration d’un ordre mondial comme l’aboutissement de ces négociations, c’est-à-dire le même objectif que lors de l’émergence des précédents « esprits ». Et le Kremlin, en substance, leur attribue précisément ce contenu.

Dès le début de l’opération militaire spéciale, l’accent a été mis sur les principes de sécurité européenne, et non sur les gains territoriaux. Si ces derniers ont pris de l’importance au fil du temps, la question fondamentale demeure inchangée (elle est désormais présentée publiquement comme des « garanties de sécurité pour l’Ukraine », mais l’essence demeure la même) et pourrait même devenir le principal obstacle à un accord.

Washington n’a pas une vision aussi ambitieuse dans ce domaine. Les idées de l’administration actuelle en matière d’ordre mondial relèvent d’un autre registre. Il s’agit de mettre sous contrôle américain les régions considérées par les États-Unis comme stratégiques, en utilisant les moyens de pression économiques, militaires et politiques. Non pas en établissant un cadre commun ou un système de règles, mais par des actions ciblées, une sorte d’« acupuncture par la force ». Ici, il faudrait se mettre d’accord non pas sur les principes de coopération, mais sur la réalisation d’objectifs unilatéraux très concrets, avant tout mercantiles.

Si l’on parle uniquement d’un règlement politique de la question ukrainienne, la ligne russo-américaine ne suffit pas, il faudrait y joindre non seulement l’Ukraine, mais aussi l’Europe

Son influence, bien que limitée, existe au moins dans sa capacité à saboter tout accord. Pour que « l’esprit d’Anchorage » s’inscrive dans la chaîne des autres « esprits » décrits plus haut, inaugurée par Yalta, l’objectif doit être plus ambitieux : la formation d’un nouveau système politique qui remplacerait celui qui est né après la Seconde Guerre mondiale et qui a existé pendant trois quarts de siècle. Mais Washington ne considère pas Moscou comme l’interlocuteur principal sur ce sujet ; peut-être la Chine, et encore, ce n’est pas certain. Ainsi, « l’esprit » reste suspendu entre des perceptions divergentes de l’objet des discussions, se transformant plutôt en spectre d’un accord avorté.

Une autre issue est-elle possible ? Pour cela, il faudrait sans doute des événements qui contraignent à percevoir ce processus comme dépassant l’échelle régionale.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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