«Garant d’insécurité» : comment la guerre en Iran change les alliances

«Garant d’insécurité» : comment la guerre en Iran change les alliances Source: Gettyimages.ru
Donald Trump [photo d'illustration]
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Pour Fiodor Loukianov, rédacteur en chef de la revue «La Russie dans les affaires mondiales», la guerre des États-Unis et d’Israël contre l’Iran met au jour les fissures du bloc occidental et remet en cause la pertinence même des «alliances» au XXIe siècle.

La guerre des États-Unis et d’Israël contre l’Iran pose de nouveau une question que nous abordons déjà activement depuis quelques années : les limites et la nature des relations entre alliés au XXIe siècle. Durant les cent dernières années et en particulier la seconde moitié de ce siècle, la géopolitique mondiale reposait entièrement sur la division du monde en deux blocs. La tutelle du partenaire le plus fort sur le plus faible, la loyauté politique en échange de garanties de sécurité, constituaient l’essence des relations diplomatiques pendant la guerre froide. Ce schéma s’est maintenu après la fin de la guerre froide, bien qu’il ait perdu de sa clarté.

Au lieu d’adversaires bien identifiés, d’un côté comme de l’autre, est née l’idée d’une communauté unie par des valeurs et des intérêts communs. À l’Ouest, ces tendances s’exprimaient de manière plus intense. Tout d’abord, car une composante idéologique significative y était conservée. Deuxièmement, grâce à l’inertie du succès de la précédente confrontation. Disons-le simplement : « ensemble nous sommes plus forts », regardez l’ennemi dont nous avons triomphé ! La Russie quant à elle, disons-le franchement, en ce qui concerne d’éventuelles alliances après la chute de l’URSS, ne commençait pas très bien. Il y avait une interdépendance conditionnée par l’existence d’un héritage soviétique et l’impossibilité de se désengager réellement, ainsi qu’une convergence d’intérêts économiques et politiques, même si leur nombre diminuait à mesure que les générations au pouvoir se succédaient. Quoi qu’il en soit, la forme était préservée, un ensemble avec la prétention à des relations d’alliance ou, à tout le moins, de partenariat stratégique.

L’inertie héritée du siècle passé a désormais disparu. Sur le continent eurasiatique, cela se manifeste par une complexification croissante des liens entre la Russie et son étranger proche.

Nous pouvons caractériser ces relations de différentes manières, mais de manière générale elles se prêtent mal aux schémas binaires « avec ou contre nous ». C’est une tendance globale aujourd’hui, dans un monde où chacun fait passer avant tout sa personne et ses intérêts propres.

La communauté occidentale a longtemps semblé soudée et faisait figure d’exception. À tel point soudée que même les tentatives de son membre le plus essentiel, les États-Unis d’Amérique, de placer leurs alliés dans des positions toujours plus défavorables ne les ont pas rebutés. Ravalant leur humiliation, ils se sont arrimés toujours plus fermement à leur aîné. En effet, au cours des dernières décennies, leurs propres moyens de défense se sont presque entièrement volatilisés, provoquant de grandes inquiétudes en matière de sécurité politico-militaire.

La dernière campagne au Moyen-Orient marque un tournant. La nature agressive et illégale des actions américaines met les Européens mal à l’aise.

L’Europe s’est habituée à une hypocrisie rassurante, et non à la suffisance qui montre à quel point leur allié se moque de toutes les conventions. Cela seul ne suffirait pas à ébranler les fondations. En 2003, les capitales de l’Europe continentale s’étaient indignées de l’invasion américaine en Irak, mais elles s’étaient rapidement réconciliées avec Washington et l’avaient aidé à sortir de son enlisement irakien. Cette fois, la donne est différente. Le principal garant de la sécurité, par ses propres actions, met en péril cette sécurité même. Et qui plus est, il exige que les alliés l’assistent pour régler un problème qu’il a lui-même provoqué et dont il ne maîtrise pas vraiment la solution.

Le président Trump, ainsi que ses représentants, ont affirmé que les partenaires européens et asiatiques devraient envoyer leurs navires dans le détroit d’Ormuz pour y garantir la liberté de navigation, autrement dit, leur propre approvisionnement énergétique. Cette liberté a été compromise par l’attaque contre l’Iran quand ce dernier a mis à exécution ses menaces de fermer cette route maritime stratégique après de nombreux avertissements. Washington et Tel Aviv ne croyaient pas que Téhéran oserait passer à l’acte ni qu’il en serait capable. Ils se sont trompés. Dès lors, les membres européens de l’OTAN, ainsi que le Canada, le Japon, la Corée du Sud, l’Australie se trouvent face à un dilemme : s’engager concrètement, au risque de subir des pertes, dans une guerre dont ils se tiennent à distance, ou désobéir à la requête de leur protecteur. Pour l’heure, c’est la seconde option qui l’emporte.

La situation est encore plus épineuse pour les monarchies du Golfe, sous attaque directe de l’Iran, car leur sol accueille de nombreuses installations militaires américaines. Celles-ci y sont présentes (principalement depuis l’opération « Tempête du Désert » en 1991) sous prétexte de protection. Mais il se trouve que c’est justement pour cette raison que les pays du Golfe sont devenus des cibles. Le militaire français tué lors du bombardement d’une base en Irak est une victime de plus dans cette guerre déclenchée après l’attaque contre l’Iran. Ce triste incident est d’autant plus remarquable au vu des récents outrages de Trump, qui avait affirmé que les alliés de l’OTAN n’avaient pas apporté leur soutien aux États-Unis en Afghanistan, se tenant à l’écart des zones de combat. Les protestations avaient alors fusé de toutes parts, l’obligeant à se rétracter.

Tout ce qui vient d’être décrit ne signifie pas que l’OTAN et le bloc occidental dans son ensemble soient au bord de l’éclatement. Une fois les hostilités terminées, la façade sera très probablement restaurée. En revanche, des répercussions durables sont probables.

Le patronage (on peut aussi utiliser le concept issu du monde criminel, de « protection mafieuse ») fonctionne lorsque le patron, qui retire l’essentiel du bénéfice de la relation, assume certaines obligations en retour. Si tout se réduit au seul avantage de celui qui offre cette protection, les protégés finissent inévitablement par chercher une alternative. Dans le système actuel, cela demeure difficile à concevoir : ils ne peuvent pas se débrouiller seuls, et aucune autre « protection » n’est en vue. Mais les gouttes qui tombent finissent par percer la pierre. Or, ici, les gouttes sont déjà bien visibles.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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