Afrique du Sud : les migrants africains, boucs émissaires d'une «nation arc-en-ciel» en crise

Afrique du Sud : les migrants africains, boucs émissaires d'une «nation arc-en-ciel» en crise Source: Gettyimages.ru
Les Sud-Africains manifestent contre les étrangers en situation irrégulière, le 30 juin 2026
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Derrière les accusations portées contre les migrants, les difficultés de l'Afrique du Sud trouvent surtout leur origine dans des problèmes économiques, sociaux et institutionnels plus profonds. Une analyse de Rodrigue Nana Ngassam, docteur en sciences politiques.

Le 30 juin, plusieurs villes sud-africaines ont été le théâtre d'une nouvelle vague de manifestations contre les migrants africains. À l'appel de mouvements tels que March and March et Operation Dudula, des centaines de personnes ont investi les rues pour exiger l'expulsion des étrangers en situation irrégulière, accusés de « voler les emplois », de favoriser la criminalité et de saturer les hôpitaux publics. Face aux risques de débordements, les autorités ont déployé plus de 3 400 militaires en appui de la police. Les violences ont fait plusieurs morts, des centaines d'interpellations et provoqué la fermeture de nombreux commerces tenus par des étrangers.

Ces événements ne constituent pourtant pas une rupture. Ils prolongent une série d'épisodes xénophobes qui jalonnent l'histoire récente de l'Afrique du Sud : les émeutes meurtrières de 2008, les attaques de 2015 à Durban et Johannesburg, les violences de 2019, les campagnes d'intimidation de 2021 et, désormais, les mobilisations de 2026. Dix-huit ans après les premières attaques de grande ampleur, la nation qui s'était construite autour de l'idéal de la « nation arc-en-ciel » semble toujours incapable de désamorcer une hostilité récurrente envers les migrants africains.

Le discours anti-migrants face aux réalités sociales

Pour les organisations anti-migrants, le diagnostic est simple : les étrangers seraient devenus responsables de l'essentiel des difficultés du pays. Ils occuperaient illégalement des emplois, exerceraient une pression insupportable sur les services publics et favoriseraient le développement de réseaux criminels. Ces arguments rencontrent un écho grandissant dans une société confrontée à une crise économique persistante et à une défiance croissante envers les institutions publiques.

Pourtant, les données disponibles invitent à relativiser ce récit.

Selon Statistics South Africa, les personnes nées à l'étranger représentent environ 4 % de la population sud-africaine, soit près de 2,4 millions de personnes sur une population dépassant les 63 millions d'habitants. Nous sommes donc loin de l'image d'une « invasion migratoire » régulièrement entretenue dans certains discours politiques.

Le chômage, principale source de frustration sociale, trouve-lui aussi des causes bien plus profondes. Au premier trimestre 2026, le taux officiel atteignait 32,7 %, tandis que le chômage des jeunes de 15 à 24 ans dépassait 60 %. Plus de huit millions de Sud-Africains étaient alors sans emploi, dans un pays où les inégalités demeurent parmi les plus élevées au monde. Attribuer une telle crise structurelle à une population immigrée représentant environ 4 % des habitants relève davantage du raccourci politique que de l'analyse économique.

Le président Cyril Ramaphosa lui-même a condamné les violences visant les étrangers, rappelant que la gestion de l'immigration relève exclusivement de l'État et non de groupes d'autodéfense. S'il reconnaît les défis posés par l'immigration irrégulière, il insiste sur le fait qu'aucune revendication ne saurait justifier les attaques contre des personnes ou des commerces.

À l'inverse, les organisations de défense des droits humains dénoncent une banalisation inquiétante de la xénophobie. Human Rights Watch observe que les migrants, demandeurs d'asile et réfugiés sont de plus en plus confrontés à des discriminations dans l'accès aux soins, à l'éducation et à certains services administratifs. L'organisation critique également la passivité des autorités face à certaines violences collectives et rappelle que la protection des personnes relève d'une obligation constitutionnelle.

Les premiers concernés racontent une réalité bien différente de celle véhiculée par les slogans. Commerçants somaliens, entrepreneurs éthiopiens, travailleurs zimbabwéens ou réfugiés congolais décrivent un climat de peur permanent. Beaucoup ferment leurs boutiques avant les manifestations, cachent leur nationalité ou renoncent à certaines activités par crainte de représailles. Pour eux, la menace ne vient pas seulement des groupes extrémistes, mais aussi de l'incertitude permanente quant à leur sécurité quotidienne.

Le migrant, symbole d'un malaise national

Cette opposition entre les chiffres et les perceptions constitue le cœur du problème sud-africain. Les migrants ne représentent qu'une faible part de la population, mais ils occupent une place disproportionnée dans le débat public. Ils deviennent le symbole visible d'une crise dont les origines sont pourtant multiples : chômage massif, ralentissement économique, corruption, insuffisance des services publics, héritage des inégalités de l'apartheid et perte de confiance envers les institutions.

La tentation est alors grande, pour certains responsables politiques ou mouvements populistes, de transformer une crise sociale en conflit identitaire. L'étranger devient un responsable commode. La colère populaire change de cible. Plutôt que de s'interroger sur les limites du modèle économique sud-africain ou sur les difficultés de la gouvernance post-apartheid, une partie de la société préfère désigner le migrant comme l'incarnation de tous les dysfonctionnements nationaux.

La désignation des migrants comme responsables de la crise sud-africaine relève pourtant d'un mécanisme politique bien connu : celui du bouc émissaire. Dans un contexte où les frustrations économiques s'accumulent, où les attentes sociales demeurent largement insatisfaites et où les institutions peinent à répondre aux besoins des citoyens, l'étranger devient un exutoire. Cette logique permet de déplacer le débat public. Les difficultés structurelles de l'économie, les inégalités héritées de l'apartheid, les défaillances des services publics ou encore les limites des politiques de redistribution passent au second plan au profit d'un discours simplificateur opposant nationaux et étrangers.

Les racines profondes de la xénophobie sud-africaine

Les travaux de Loren Landau, de l'Université du Witwatersrand, montrent que la xénophobie sud-africaine ne peut être réduite à un simple rejet de l'autre. Elle est intimement liée aux profondes mutations urbaines, à la précarisation des classes populaires et au sentiment d'abandon ressenti dans de nombreux quartiers périphériques. Les migrants deviennent ainsi les victimes visibles d'une compétition exacerbée pour l'accès au logement, à l'emploi, aux services sociaux et aux activités économiques.

Dans la même perspective, Jonathan Crush et Sally Peberdy démontrent depuis plusieurs années que les représentations négatives des migrants reposent davantage sur des perceptions que sur des réalités statistiques. Leurs recherches montrent que les immigrés occupent souvent des niches économiques délaissées par une partie de la population locale, notamment dans le petit commerce, la restauration, les services ou certaines activités agricoles. Ils participent également à la création de richesses et d'emplois, y compris pour des citoyens sud-africains. Pourtant, ces contributions demeurent largement invisibles dans le débat public.

Cette contradiction révèle une crise plus profonde : celle de la promesse post-apartheid. Trente ans après les premières élections démocratiques, l'Afrique du Sud demeure l'une des sociétés les plus inégalitaires au monde. Si l'apartheid politique a disparu, les fractures socio-économiques persistent. Les écarts de revenus restent considérables, le chômage frappe durablement les jeunes, les délestages électriques affectent la production industrielle, les collectivités locales peinent à assurer certains services essentiels et les scandales de corruption ont profondément entamé la confiance envers les institutions publiques.

Dans ce contexte, le discours anti-migrants prospère parce qu'il offre une explication simple à une crise complexe. Il transforme des difficultés systémiques en responsabilité individuelle. Il désigne un ennemi identifiable alors même que les causes réelles résident dans les fragilités du modèle de développement, les insuffisances de la gouvernance et les défis de la transformation économique.

Cette instrumentalisation de la question migratoire n'est d'ailleurs pas propre à l'Afrique du Sud. Dans de nombreuses démocraties confrontées à des crises économiques ou identitaires, les migrants deviennent des variables d'ajustement du débat politique. Ils permettent de mobiliser des électorats inquiets, de détourner l'attention des difficultés internes et de construire des discours sécuritaires particulièrement efficaces sur le plan électoral.

Mais l'Afrique du Sud porte une responsabilité historique particulière. Pendant les décennies de lutte contre l'apartheid, de nombreux États africains ont accueilli les militants de l'African National Congress (ANC), soutenu diplomatiquement la cause sud-africaine ou contribué matériellement au combat contre le régime ségrégationniste. Cette solidarité continentale constitue l'un des fondements du panafricanisme contemporain. Voir aujourd'hui des ressortissants africains pourchassés, agressés ou contraints de fermer leurs commerces interroge inévitablement la fidélité de la nation arc-en-ciel à cet héritage.

Souveraineté migratoire et respect de l'État de droit

Cela ne signifie pas que toute politique migratoire serait illégitime. Comme tout État souverain, l'Afrique du Sud est fondée à contrôler ses frontières, à lutter contre l'immigration irrégulière, à combattre les trafics transnationaux et à améliorer l'efficacité de son administration migratoire. Ces objectifs relèvent de l'exercice normal de la souveraineté. En revanche, ils ne sauraient justifier les violences populaires, les discriminations ou la remise en cause des droits fondamentaux garantis par la Constitution sud-africaine et par les engagements internationaux du pays.

L'enjeu consiste donc à réconcilier souveraineté et État de droit. Une politique migratoire crédible suppose des frontières mieux administrées, des procédures d'asile plus efficaces, une coopération renforcée avec les États voisins et une lutte déterminée contre les réseaux criminels. Elle suppose également une communication publique fondée sur les faits plutôt que sur les fantasmes, afin d'éviter que les migrants deviennent les victimes expiatoires d'un malaise national.

Les États d'origine portent également une part de responsabilité. Les migrations intra-africaines traduisent souvent les conséquences des crises politiques, de l'instabilité sécuritaire, du chômage massif ou des difficultés économiques qui affectent une partie du continent. Réduire les migrations forcées passe aussi par une amélioration de la gouvernance, une croissance plus inclusive et une coopération régionale renforcée.

Une épreuve pour la démocratie sud-africaine

Au fond, la situation actuelle interroge moins les migrants que la démocratie sud-africaine elle-même. Une démocratie se mesure à sa capacité à protéger les droits des plus vulnérables, y compris lorsque les tensions sociales s'intensifient. Elle se juge aussi à son aptitude à produire des politiques publiques capables de répondre aux frustrations économiques sans céder à la tentation de désigner des coupables commodes.

L'Afrique du Sud se trouve aujourd'hui à la croisée des chemins. Elle peut choisir de laisser prospérer une logique de fermeture, de suspicion et de confrontation qui fragilisera davantage sa cohésion nationale et son image sur le continent. Elle peut aussi renouer avec l'esprit de réconciliation qui avait inspiré sa transition démocratique, en affrontant lucidement les véritables causes de ses difficultés économiques et sociales.

Le migrant africain n'est pas la cause de la crise sud-africaine. Il en est le révélateur. Derrière les violences xénophobes se dessinent les failles d'un contrat social inachevé, les limites d'une redistribution insuffisante et les tensions d'un modèle économique qui peine encore à tenir les promesses de la démocratie.

La véritable question n'est donc pas de savoir comment se débarrasser des migrants. Elle est de déterminer comment reconstruire une nation capable d'assurer à ses citoyens la sécurité, la dignité, l'emploi et l'espérance, sans renoncer aux principes d'humanité, de justice et de solidarité qui ont fait de l'Afrique du Sud un symbole mondial de liberté.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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