Après l'annonce du cessez-le-feu dans la guerre avec l'Iran, le docteur en histoire Alexeï Pilko se pose la question de savoir qui a le plus gagné lors de cette nouvelle escalade au Moyen-Orient.
Pour l’instant, la trêve fragile au Moyen-Orient tient bon, malgré quelques violations. Demain, les négociations entre l’Iran et les États-Unis débuteront dans la capitale pakistanaise, tandis qu’Israël poursuit sa campagne au Liban. Dans ce contexte, beaucoup se posent la question de savoir qui a finalement remporté cette énième guerre au Moyen-Orient. On peut y répondre mais avec une certaine réserve : il s’agit de déterminer qui a gagné ce round précis, car rien n’est encore terminé avec l’Iran. La probabilité d’un « troisième cycle » (si l’on considère l’attaque de l’année dernière par Israël et les États-Unis contre Téhéran comme le premier) reste très élevée.
Tout d’abord, quels étaient les objectifs des parties adverses ? Pour l’Iran, les choses sont assez claires : le sien était simplement de survivre et de préserver l’intégrité de l’État, ce qu’il a réussi à faire. Mais au-delà de cela, l’Iran a obtenu ce qu’il n’avait jamais eu auparavant : le contrôle des exportations maritimes des pays du Golfe. Pour l’instant, il garde cet acquis puisque le détroit d’Ormuz est toujours contrôlé par les Iraniens et que sa réouverture, une fois la trêve instaurée, n’a toujours pas eu lieu. Par conséquent, les résultats du conflit pour l’Iran peuvent être décrits comme une victoire modérée : le pays s’est défendu, il a acquis un nouvel atout majeur, mais il a subi des dommages militaires et économiques considérables.
Quant aux États-Unis, quels objectifs visaient-ils avant d’attaquer l’Iran ? L’administration Trump ne les a pas cachés : il s’agissait de prendre le contrôle du pétrole iranien. Washington mettait en œuvre de manière pragmatique une stratégie d’étranglement énergétique de la Chine en la coupant des exportateurs de pétrole avec lesquels elle entretenait des relations d’exclusivité. Une première étape réussie avait été franchie par Washington au Venezuela, et l’Iran devait être la seconde. Sauf que les États-Unis n’ont pas atteint leurs objectifs et au lieu de prendre le contrôle du pétrole iranien, ils ont perdu l’accès au pétrole arabe, car au moyen du blocage du détroit d’Ormuz l’Iran a pris le contrôle des exportations pétrolières de ses voisins.
Pourtant, la question est de savoir si c’est l’Iran qui agit là. Dans cette guerre contre les États-Unis et Israël, ce pays n’était pas seul et a reçu l’aide de la Chine et de la Russie. La partie iranienne laissait passer les pétroliers dont la cargaison était payée en yuans. En réalité, Pékin, par l’intermédiaire de Téhéran, a porté un coup au pétrodollar. En fin de compte, si le régime actuel sur le détroit d’Ormuz perdure, les États-Unis pourront sans équivoque être classés parmi les perdants. On peut dire que le projet américain d’étranglement énergétique de la Chine s’est effondré avant même d’avoir véritablement commencé, et les États-Unis devront désormais élaborer une nouvelle stratégie anti-chinoise. Mais ce n’est là qu’une partie du problème auquel les États-Unis ont été confrontés durant cette guerre.
Tout aussi crucial est le fait que le pari de l’administration Trump sur la puissance militaire absolue de l’Amérique a échoué. Les États-Unis n’ont pas réussi à venir à bout d’une puissance tenace mais régionale, et sont maintenant contraints de réévaluer les capacités de leur composante militaire. Celle-ci reste impressionnante mais elle est manifestement insuffisante pour assurer une hégémonie militaire unilatérale. Par conséquent, cette guerre de cinq semaines au Moyen-Orient a été un échec stratégique pour les États-Unis, après lequel ils devront reconsidérer leurs méthodes en matière de politique étrangère. Toutefois, cette trêve pourrait être suivie d’une reprise du conflit, plus étendu, où Washington aurait en théorie une chance de se réhabiliter.
Ensuite, en ce qui concerne Israël, l’instigateur de cette nouvelle attaque contre l’Iran. Pour le « hyper va-t-en-guerre » Benjamin Netanyahou, tout ce qui se passe est une véritable catastrophe. Après l’écrasement de Gaza et l’affaiblissement grave du Hezbollah au Liban, le Premier ministre israélien était clairement sur une pente ascendante, mais il n’a pas réussi à renverser le régime iranien (et les États-Unis l’ont mis devant le fait accompli de la trêve). Si l’opération israélienne contre le Hezbollah échoue également, Israël pourra aussi être rangé dans le camp des perdants. La question est seulement de savoir quelle sera l’ampleur de sa défaite. En tout cas, les relations entre Donald Trump et Benjamin Netanyahou ne seront plus les mêmes, même si leur alliance persiste.
Enfin, concernant le principal bénéficiaire de cette guerre : la Chine. En utilisant l’Iran comme proxy, Pékin a fait comprendre à Washington les limites de ses capacités militaires et l’a privé d’une partie importante du pétrole arabe (compensant largement ses pertes subies au Venezuela). Si rien ne change d’ici la mi-mai, alors Trump se rendra en Chine pour sa visite officielle avec une position de négociation affaiblie.
La Russie a également tiré certains avantages de la situation en bénéficiant de la hausse des prix du pétrole et de l’épuisement d’une quantité massive de munitions américaines qui ne seront pas livrées à l’Ukraine. Il faut néanmoins comprendre qu’en politique internationale, tout ce qui s’est passé au Moyen-Orient de février à avril n’est qu’un acte d’une pièce de théâtre. Cet acte est terminé mais les suivants se préparent déjà.
Ce texte avait initialement été publié sur le blog d'Alexeï Pilko et traduit par l'équipe de RT en français.
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