Le timing de la reprise de l’agression américaine contre l’Iran ne doit rien au hasard. À la croisée de plusieurs chemins, il est autant le symptôme de la corruption de ses dirigeants que d’un Occident qui refuse d’accepter sa défaite et la nouvelle marche du monde. Une analyse d’Alexandre Regnaud.
Les échanges de missiles entre les États-Unis et l’Iran ont repris. Ce n’est pas réellement une surprise. Le « mémorandum d’entente » signé électroniquement le 17 juin 2026 avait une valeur toute relative. D’abord, parce qu’il était suffisamment flou sur certains points essentiels pour pouvoir être interprété différemment selon les intérêts des uns et des autres. Ensuite, parce qu’il est évident, notamment depuis les accords de Minsk, que la parole des Occidentaux, et plus encore celle des États-Unis et de Trump, ne vaut rien. La question n’était donc pas de savoir si le conflit allait reprendre, mais quand.
Et ce timing concentre plusieurs facteurs qui rendent le moment opportun.
Bien entendu, il y a la pression israélienne, permanente et déjà à l’origine du déclenchement du conflit contre toute logique géopolitique pour les Américains. Depuis, d’après CNN, Netanyahou a tenté d’utiliser des voix pro-israéliennes influentes, comme le chroniqueur Mark Levin et le sénateur Lindsey Graham, pour faire échouer l’accord. Sans parler de la pression permanente de l’AIPAC, organisation pro-israélienne qui finance les coûteuses campagnes électorales des politiciens américains.
Les objectifs du gouvernement Netanyahou sont clairs : poursuivre la guerre jusqu’à la destruction de l’Iran. En arrière-plan, la chute d’un ennemi supplémentaire, après l’Irak et la Syrie, pour faciliter l’annexion des pays voisin et la réalisation du « Grand Israël ». Mais il y a aussi, et peut-être surtout, les élections législatives d’octobre et, pour Netanyahou, la menace d’une condamnation dans trois affaires de corruption distinctes, connues sous les noms de dossiers 1 000, 2 000 et 4 000, s’il ne parvient pas à se maintenir au pouvoir par la guerre.
Trump, lui aussi, est tenu par le calendrier électoral, avec les élections de mi-mandat (midterms) en novembre. Et la trahison de toutes les promesses du mouvement MAGA, à commencer précisément par le déclenchement de la guerre contre l’Iran, laisse présager des résultats catastrophiques. Son taux de désapprobation dépasse 57 % dans toutes les études, un record. Mais surtout, une impopularité telle que la domination des Républicains est menacée bien évidemment au Congrès, mais aussi, et cela est aussi nouveau que catastrophique pour lui, au Sénat. Un basculement des deux chambres entraînerait immanquablement une procédure de destitution (impeachment), avec toutes les chances de réussir.
Trump ne peut donc pas rester sur l’humiliante défaite de la première phase de cette guerre.
D’autant plus que ce qui avait servi de justification au conflit était la « libération » du peuple iranien et le changement de régime. Il n’est donc pas si étonnant que les frappes reprennent précisément au moment où, littéralement, des millions d’Iraniens se rassemblent dans tout le pays. Une marque de soutien de fait au régime, à l’occasion des funérailles de son Guide suprême, assassiné au premier jour de la guerre, l’ayatollah Khamenei. Des images qui font le tour du monde et prouvent la forfaiture occidentale et l’échec complet de Trump. Il était donc nécessaire de faire rapidement diversion en reprenant les bombardements pour occuper l’actualité.
D’autant plus que les cours du pétrole le permettent de nouveau, au moins pour l’instant.
L’un des facteurs essentiels de la signature du « mémorandum d’entente » par Trump, malgré l’opposition d’Israël, était une économie mondiale au bord de l’asphyxie, particulièrement en raison des cours du pétrole. Comme pour une cocotte-minute, il fallait relâcher un peu la pression avant que tout n’explose.
Et cela a fonctionné, puisque les prix, depuis la signature de l’accord, étaient passés de 95 dollars à environ 73 dollars, les marchés réagissant positivement à l’exportation de quelque 60 millions de barils de brut par l’Iran depuis la fin du blocus américain. Du lest ayant été lâché, Trump considère qu’il peut de nouveau faire monter la pression. Et, en effet, depuis la reprise des frappes, le Brent a déjà grimpé de plus de 5 %. Jusqu’à la prochaine surpression.
Bien sûr, les États-Unis sortent des prétextes bidons. D’après le Wall Street Journal, la position de Trump se serait durcie après qu’Israël eut fourni aux États-Unis des informations alléguant que l’Iran planifiait une tentative d’assassinat contre lui. Entre la fiabilité de la source et la nature de l’information, il y a presque de quoi sourire.
D’autant plus qu’une autre raison avait été avancée le 7 juillet pour justifier la reprise des frappes : l’attaque, la veille, par l’Iran de trois navires commerciaux dans le détroit d’Ormuz.
Et nous voici devant l’autre enjeu réel, bien plus profond, du conflit : la maîtrise des routes commerciales.
Le principal résultat de la première défaite américaine contre l’Iran est en effet que le détroit d’Ormuz, où la navigation était libre et essentielle au commerce mondialisé, est désormais sous le contrôle iranien.
Une situation absolument inacceptable pour les États-Unis et leurs alliés occidentaux, qui forment le bloc de ce que l’on pourrait appeler les « thalassocraties », ou puissances maritimes, et qui s’oppose à celui des « tellurocraties », les puissances terrestres dominées par la Russie, l’Iran et la Chine. Une analyse que je vous invite à retrouver en détail dans la seconde partie de cet article.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, parmi les cibles de ces premières nouvelles frappes américaines, figure le pont ferroviaire stratégique d’Aq Tekeh-Khan, dans la province du Golestan. Un ouvrage essentiel du corridor de transport international « Nord-Sud », qui relie la Russie à la Chine via les pays voisins, et donc l’Iran, et permet de s’émanciper des routes maritimes, et donc du contrôle occidental. Un enjeu bien plus central qu’il n’y paraît et trop souvent négligé.
Et maintenant que l’on a compris pourquoi, quel scénario se dessine-t-il pour la suite ?
Trump a déjà annoncé qu’il envisageait une campagne d’un mois. On peut déjà estimer qu’elle sera un échec et qu'elle ne fera pas plier l’Iran, pas plus que la première phase. Si l’on croise les informations du renseignement américain et les enquêtes de presse du New York Times, du Washington Post et de CNN, a conservé environ 70 % de son stock de missiles et de lanceurs, a regagné un accès à près de 90 % de ses installations militaires souterraines. Les deux tiers de son aviation et 60 % des moyens navals des Gardiens de la Révolution demeurent également opérationnels.
Pire, on apprend ce 10 juillet la récupération intacte par l’Iran d’une ogive non explosée, la WDU-42/B, provenant d'un missile de croisière furtif américain AGM-158B JASSM-ER. Cette arme de pointe est spécifiquement conçue pour atteindre des cibles renforcées ou souterraines. Sa récupération pourrait permettre d’en étudier les caractéristiques et de mieux contrer ce type de missile. Un vent de panique soufflerait déjà au Pentagone à la suite de cette possibilité.
Moralité : pour éviter d’avoir à reconnaître, in fine, une défaite et, de facto, la fin — déjà bien entamée — de la suprématie américaine et occidentale, Trump peut faire le choix ukrainien : laisser traîner un conflit déjà perdu, au prix de vies innocentes, de la stabilité économique mondiale et du bien-être de son propre peuple. C’est ce vers quoi il semble tendre. On peut donc s’attendre à une succession sans fin d’escalades et d’apaisements.
Une fois de plus, tant de destructions pour la seule gloriole de dirigeants dégénérés, et pour cet Occident qui n’accepte ni que le monde change ni que son hégémonie destructrice touche à sa fin.
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