Niger : Qui a intérêt à la déstabilisation du pays ?

Niger : Qui a intérêt à la déstabilisation du pays ? Source: Gettyimages.ru
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Les tirs et explosions survenus à Niamey dans la nuit du 28 au 29 août 2026, sur fond de mutinerie militaire, ont révélé la fragilité de l'équilibre sécuritaire du Niger. Entre djihadisme, tensions internes et rivalités géopolitiques, qui aurait intérêt à déstabiliser le pays ? Une analyse de Rodrigue Nana Ngassam.

Dans la nuit du 28 au 29 août 2026, Niamey a connu plusieurs heures de tirs et d'explosions. Des militaires mutinés ont pris pour cible des sites stratégiques, notamment la base aérienne 101 située dans l'enceinte de l'aéroport international Diori Hamani et des secteurs proches des institutions de la République. Le gouvernement nigérien a finalement annoncé avoir repris le contrôle de la base. Mais, au-delà de l'issue immédiate de cet épisode, une réalité s'impose : les lignes de fracture traversent désormais jusqu'à l'appareil chargé de défendre l'État.

C'est précisément ce qui rend la situation préoccupante. Depuis le coup d'État du 26 juillet 2023, les nouvelles autorités avaient fait de la restauration de la souveraineté et de la sécurité nationale l'une des principales justifications de leur arrivée au pouvoir. Or, trois ans plus tard, le Niger demeure soumis à une pression sécuritaire considérable. Organisations djihadistes, réseaux criminels, luttes internes pour le pouvoir, compétition autour des ressources naturelles et rivalités entre puissances étrangères composent un environnement dans lequel toute faiblesse de l'État nigérien peut être exploitée.

Les groupes djihadistes, premiers bénéficiaires du désordre

S'il faut rechercher ceux qui ont objectivement intérêt à voir l'État nigérien s'affaiblir, les organisations djihadistes constituent les bénéficiaires les plus évidents. Le Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), affilié à Al-Qaïda, et l'État islamique au Sahel cherchent depuis plusieurs années à éroder l'autorité des États dans la région. Leur stratégie repose précisément sur l'affaiblissement des forces armées, la destruction de la confiance entre populations et institutions, et l'exploitation des espaces où l'administration publique ne parvient plus à exercer pleinement son autorité.

La région de Tillabéri illustre l'ampleur du défi. Selon les données de l'Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED), elle est devenue en 2025 la région la plus meurtrière du Sahel central, avec plus de 1 200 morts enregistrés dans les violences, devant les régions les plus affectées du Mali et du Burkina Faso. La menace ne se limite d'ailleurs plus aux zones rurales périphériques. En janvier 2026, l'État islamique au Sahel a attaqué le complexe aéroportuaire de Niamey. En juin, le JNIM a revendiqué à son tour une attaque contre l'aéroport et la base militaire, qui avait fait plusieurs morts parmi les forces de sécurité.

La mutinerie d'août constitue donc le troisième épisode majeur de violence touchant cette infrastructure stratégique en quelques mois. Pour ces groupes armés, une fracture durable au sein des forces nigériennes constituerait une opportunité considérable. Une armée contrainte de consacrer une partie de ses moyens à régler ses propres dissensions dispose nécessairement de moins de capacités pour combattre sur les fronts de Tillabéri, Tahoua ou dans les zones frontalières.

Mais la menace est aussi intérieure

Réduire la crise actuelle à une entreprise exclusivement organisée depuis l'extérieur serait pourtant une erreur d'analyse. Les événements de Niamey ont également mis en évidence un malaise au sein d'une partie de l'armée. Plusieurs sources ont fait état de frustrations parmi des militaires provenant notamment de zones fortement exposées aux combats, où les forces nigériennes ont subi des pertes importantes. Des interrogations portant sur les conditions opérationnelles, l'équipement, la rotation des troupes et la conduite de la guerre contre les groupes djihadistes nourriraient certains mécontentements.

Ce constat est essentiel. Car la déstabilisation d'un État ne commence pas toujours par une opération étrangère. Elle peut aussi naître de l'accumulation de frustrations internes, d'une crise de confiance dans la hiérarchie, d'une compétition pour le pouvoir ou de la conviction, chez certains segments de l'appareil sécuritaire, que les objectifs annoncés ne sont pas atteints.

Pour Niamey, le principal défi consiste donc à empêcher que la lutte contre le terrorisme ne soit progressivement doublée d'une crise de cohésion au sein des forces armées. Mais les vulnérabilités internes ne suffisent pas à expliquer l'intensité des rivalités qui entourent aujourd'hui le Niger. Car au-delà de la bataille sécuritaire se joue également une confrontation beaucoup plus large pour l'influence et la maîtrise des ressources stratégiques du pays.

Derrière la déstabilisation, la bataille pour les ressources

La confrontation autour du Niger serait mal comprise si elle était exclusivement analysée à travers le prisme sécuritaire. Le Niger est également au cœur d'une compétition géoéconomique pour l'accès, le contrôle et les conditions d'exploitation de ressources naturelles stratégiques. L'uranium en constitue le symbole le plus spectaculaire. Pendant plusieurs décennies, cette ressource a représenté l'un des piliers de la relation économique entre le Niger et la France. La place occupée par le groupe français Orano dans l'industrie uranifère nigérienne faisait de ce secteur bien davantage qu'une activité commerciale : il participait directement à l'architecture historique des relations entre Paris et Niamey.

Les relations entre Niamey et le groupe français Orano, détenu majoritairement par l'État français, se sont profondément détériorées depuis le changement de régime. En juin 2025, les autorités nigériennes ont décidé de nationaliser la Somaïr, dont Orano détenait 63 % du capital. En mai 2026, le gouvernement a annoncé la création d'une nouvelle société destinée à reprendre les actifs de la mine nationalisée. C'est dans ce contexte qu'il faut replacer les accusations régulièrement formulées par les autorités nigériennes contre certains acteurs étrangers. Après l'attaque de l'aéroport de Niamey en janvier 2026, le général Abdourahamane Tiani avait publiquement accusé la France, le Bénin et la Côte d'Ivoire d'avoir soutenu l'opération. Mais l'uranium ne constitue qu'une partie de l'équation.

Le sous-sol nigérien comprend également d'importantes ressources pétrolières et aurifères, ainsi que du charbon et du fer. Les industries extractives occupent une place substantielle dans les exportations et les recettes publiques du pays. Le développement du pétrole renforce encore cette dimension géostratégique. L'augmentation de la production et des exportations pétrolières constitue désormais l'un des moteurs potentiels de la croissance économique nigérienne. La remise en cause des positions françaises dans le secteur de l'uranium s'ajoute ainsi à la perte d'influence diplomatique et militaire de Paris au Niger, donnant à la rupture entre les deux pays une dimension à la fois politique, économique et stratégique.

Rester sur ses gardes face à la menace

L'avertissement du général Abdourahamane Tiani selon lequel « cette attaque ne sera sans doute pas la dernière » doit, à cet égard, être pris au sérieux. L'échec de la mutinerie ne signifie pas que la menace a disparu. Il rappelle, au contraire, que ceux qui chercheraient à fragiliser l'État nigérien peuvent exploiter simultanément le front terroriste, les frustrations internes, les rivalités politiques et les tensions géopolitiques qui traversent aujourd'hui le Sahel. C'est précisément pourquoi la protection du Niger ne saurait désormais être considérée comme une affaire exclusivement nigérienne.

Elle est devenue une question stratégique pour l'ensemble de l'Alliance des États du Sahel (AES). Pour l'AES, la stabilité du Niger revêt même une dimension existentielle. Une déstabilisation durable de Niamey obligerait le Mali et le Burkina Faso, déjà confrontés à une forte pression djihadiste, à étirer davantage leurs dispositifs militaires, à renforcer leurs frontières et à faire face à de nouvelles possibilités de circulation, de repli et de ravitaillement pour les groupes armés. Le Niger constitue aujourd'hui l'un des verrous de cet ensemble. S'il venait à céder durablement sous l'effet des crises internes, de la pression terroriste ou des rivalités géopolitiques, c'est toute l'architecture sécuritaire sahélienne qui serait mise en péril.

C'est également dans cette perspective que le partenariat avec la Russie prend toute sa signification. Le soutien apporté par l'Africa Corps aux forces loyalistes lors des événements de Niamey montre que Moscou est devenu un acteur important de la nouvelle équation sécuritaire sahélienne. La Russie a elle-même intérêt à empêcher l'ouverture d'un nouveau vide sécuritaire susceptible de favoriser l'expansion des groupes djihadistes, d'affaiblir l'AES et de remettre en cause la nouvelle architecture stratégique qui se construit dans la région.

Les États de l'AES ont donc tout intérêt à rester sur leurs gardes, à renforcer leur coopération sécuritaire et à consolider leur cohésion interne afin d'empêcher que leurs vulnérabilités ne soient exploitées par ceux qui auraient intérêt à voir vaciller le nouvel équilibre régional. Car dans le Sahel actuel, la déstabilisation du Niger ne s'arrêterait pas aux frontières de Niamey : elle fragiliserait directement Bamako et Ouagadougou et pourrait ouvrir la voie à un effet domino dont les conséquences dépasseraient largement le seul territoire des trois États.

 

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