Le monde n’a plus peur du nucléaire : vers une nouvelle ère de conflits ?

Le monde n’a plus peur du nucléaire : vers une nouvelle ère de conflits ? Source: Gettyimages.ru
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Dans son analyse de l’effondrement de la stabilité stratégique, Fiodor Loukianov brosse le tableau inquiétant d’un monde privé de garde-fous, où les élites politiques, libérées de la peur d’une catastrophe nucléaire, abandonnent toute retenue, au risque de faire de la guerre un état permanent d’usure mutuelle.

En russe, les notions de « dissuasion » (sderjivanié) et de « retenue » (sderjannost’) dérivent toutes deux du même verbe derjat’ (« tenir »). Dans le premier cas, il s’agit de retenir quelqu’un d’accomplir des actes indésirables ; dans le second, de se maîtriser. Le mot derjava (puissance souveraine) a la même étymologie. En termes d’aujourd’hui, une derjava (grande puissance) incarne la souveraineté : détenir le pouvoir, tenir un territoire.

La dissuasion mutuelle entre les plus grandes puissances, fondée depuis le milieu du siècle dernier sur le facteur nucléaire, garantissait une certaine prévisibilité. Plus exactement, elle en donnait l’apparence, mais une apparence bien nette. En se dissuadant mutuellement, les grands de ce monde s’imposaient également une forme de retenue et s’interdisaient de se laisser emporter par des rêves géopolitiques trop grandioses.

L’expression « stabilité stratégique », qui désignait en réalité la capacité de destruction mutuelle, ne se contentait pas de définir un certain type de relations : elle apaisait aussi, à sa manière, les passions et procurait un sentiment de sécurité. Diverses institutions, proliférant autour de l’équilibre mondial des forces comme des champignons sur un tronc d’arbre, contribuaient à renforcer cette stabilité. Le tronc lui-même demeurait toutefois la conscience des risques immenses qu’impliquait tout affrontement.

Aujourd’hui, tout se délite. Beaucoup y voient la conséquence d’une perte du sentiment de peur : les sociétés, et en particulier les milieux politiques, ont cessé de craindre la guerre nucléaire ; ils n’y croient plus vraiment. D’où ce déchaînement, dans le conflit ukrainien, au Proche-Orient et, potentiellement, en Asie.

Conclusion : il faut rappeler à quel point la situation est effrayante ; alors, tout le monde se réveillera et sera prêt à accepter de nouveaux accords et de nouvelles règles.

La logique existe. Mais quelle en serait l’efficacité réelle ?

La retenue est le corollaire de la dissuasion, et inversement. Renoncer à la première pourrait fort bien anéantir la seconde. Deux possibilités se présentent alors. Soit l’emploi de l’arme nucléaire conduit à ce que l’on a toujours été incité à redouter : une destruction totale aux conséquences irréparables pour l’humanité. Soit il s’avère, au contraire, que malgré des ravages considérables, le monde ne s’est pas effondré et que la victoire dans le conflit concerné n’est même pas garantie.

Une telle arme cesse de constituer une barrière politique et psychologique pour devenir un moyen de combat supplémentaire, certes extrêmement puissant. Cela réinstaurera-t-il la peur ? Ou, au contraire, cela incitera-t-il à accélérer la modernisation de l’arsenal nucléaire en vue d’un emploi plus efficace à l’avenir ? Dans un contexte de retenue en déclin, tout est possible.

L’arme nucléaire est la plus puissante de toutes celles qu’ait inventées l’homme. Conçue pour faire la guerre, elle a révélé une autre capacité : celle de prévenir les guerres, du moins les plus vastes et les plus dévastatrices. Aujourd’hui, la perception que l’on en a semble revenir à ses origines : une arme reste une arme, fût-elle nucléaire.

Croire cependant qu’une arme puisse résoudre tous les problèmes des États et régler leurs relations revient à placer en elle des attentes irréalistes. C’est d’autant plus vrai à une époque où la guerre devient asymétrique et omniprésente.

Il devient de plus en plus difficile pour les grandes puissances de retenir ce qu’elles ne peuvent se permettre de laisser échapper. L’effacement des frontières, tant formel que factuel, longtemps considéré comme la réussite majeure de la mondialisation libérale, prend aujourd’hui des tournures inquiétantes.

Du monde numérique, par définition sans frontières, à l’usage massif de drones franchissant toutes les lignes de démarcation, de nouveaux facteurs concourent à faire disparaître la capacité des États à contrôler, à protéger et, dans le pire des cas, même à matérialiser leurs propres limites.

Toute action suscite une réaction, et les puissances ne sont pas disposées à se rendre avec résignation sous la pression des circonstances en plein évolution. La lutte se poursuivra donc avec une âpreté croissante. Surtout, avec une étendue plus vaste, tout, toutes les sphères de l’activité humaine, deviendra un champ de bataille.

Dès lors, que convient-il d’entendre par « stabilité stratégique » ? Et comment la garantir ?

La guerre ressemble de moins en moins à un moyen de résoudre définitivement les contradictions ; elle menace de se transformer en mode permanent d’interaction, voire de coexistence.

Il ne se produit ni victoire ni défaite décisive ; on assiste plutôt à des tentatives d’usure mutuelle sur tous les fronts. Avec cette usure, l’endurance et la capacité à poursuivre l’effort se renforcent. Mais la fatigue grandit aussi, tout comme le souhait de mettre un terme à cet affrontement complexe en recourant à un argument décisif, le plus dévastateur qui soit.

Le monde perd ses garde-fous systémiques et se transforme en terrain de chasse en pleine saison ouverte. À quoi se raccrocher ? Au bon sens et à une évaluation réaliste de ses capacités à la mesure de ses aspirations, et au lieu d’attiser les flammes, on apprendra à se protéger du feu. Du moins, jusqu’à ce que la valeur de la retenue et de la modération soit à nouveau reconnue de tous.

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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