Karine Bechet, docteur en droit public (France), présidente de l'association Comitas Gentium France-Russie, animatrice du site Russie Politics.

Leçon vénézuélienne : le néocolonialisme est un retour vers la féodalité, mais globale

Leçon vénézuélienne : le néocolonialisme est un retour vers la féodalité, mais globale Source: Gettyimages.ru
Leçon vénézuélienne : le néocolonialisme est un retour vers la féodalité, mais globale
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Une réunion d’urgence du Conseil de sécurité s’est tenue à la suite de l’opération militaire américaine au Venezuela, qui a conduit à l’enlèvement de Nicolás Maduro et de son épouse. Pour Karine Bechet, il est parfaitement fondé d’y voir une manifestation du néocolonialisme, comme le souligne la position du ministère russe des Affaires étrangères.


L’année 2026 a commencé sur les chapeaux de roues, avec l’agression armée des États-Unis contre le Venezuela, comme nous l’avons écrit, qui remet en cause l’ordre international et peut en changer radicalement la nature.

Les Européens se sont couchés devant la démonstration de force américaine, estimant que cela permettrait une « transition démocratique », puisque, selon eux, Maduro n’était pas légitime. Les pays européens ne sont plus des sujets politiques et ils le démontrent chaque jour.

La Chine et la Russie sont les principales puissances à critiquer cet acte, car ce sont les principaux pays à revendiquer le droit des pays à la souveraineté. Dans un communiqué officiel, le ministère russe des Affaires étrangères rappelle le droit de chaque pays de déterminer de sa politique et affirme que la Russie est prête à soutenir le Venezuela dans cette voie. Mais la nouvelle présidente par intérim en aura-t-elle la force et la volonté ? C’est une autre question…

Ce recours à la force contre le droit est par ailleurs parfaitement assumé par l’administration américaine, dont le vice-président Miller déclarait à ce sujet à CNN : « Vous pouvez parler autant que vous voulez de décence internationale, mais nous vivons dans le monde réel, qui est régi par la force et le pouvoir. Ce sont des lois inflexibles. »

La force contre le droit ? Ce paradigme a toujours existé. L’humanité a vécu des périodes de non-droit, quand la force brute régissait les sociétés, engluées dans le chaos et noyées dans l’obscurité. Dans la peur, dans le sang. Mais l’humanité a connu aussi des périodes réglées, lumineuses, prospères. Des périodes de paix, où l’homme pouvait concentrer son énergie dans les arts, la science, dans le développement et non pas dans la destruction. Dans le beau.

Il n’y a rien de magique en cela, c’est un choix à faire. Dans quelle société voulons-nous vivre ? Comment voulons-nous vivre ? Cela dépend de chacun d’entre nous. Notamment de notre capacité à reprendre le contrôle des élites qui dirigent nos pays, ou à les laisser, comme nous le voyons en Occident, diriger nos pays contre nos intérêts, en nous utilisant ; en laissant nos élites dirigeantes vider nos pays de leurs ressources, pour servir et renforcer le véritable centre de gouvernance.

C’est cela, la colonisation. C’est bien ce néocolonialisme, global, qui a rongé nos pays. Et la Russie lance un signal d’alarme.

Lors de la réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU, le représentant permanent de la Russie, Vassili Nebenzia, a prononcé des paroles qui méritent largement réflexion : « Ce qui est particulièrement frappant, c’est le cynisme sans précédent avec lequel Washington n’a même pas essayé de camoufler les véritables objectifs de son opération criminelle : établir un contrôle illimité sur les ressources naturelles du Venezuela et affirmer ses ambitions hégémoniques en Amérique latine. »

Quand une puissance s’estime en droit d’utiliser les ressources d’autres territoires dans son intérêt, c’est qu’elle considère que ces territoires sont les siens. Pas par le droit, mais de fait. Par le « droit du plus fort », qui est une forme de nihilisme juridique. Et comme le publie le Département d’État américain : « Ceci est notre hémisphère et le président Trump ne permettra pas que notre sécurité soit mise en cause. »

Donc, le Venezuela est sommé de ne plus commercer avec la Russie ni avec la Chine, qualifiées d’adversaires des États-Unis, et la prise de possession du pétrole vénézuélien est mise en œuvre. Rubio est d’ailleurs chargé de surveiller la « transition démocratique américano-centrée » de ce territoire.

Comme l’affirme avec force et justesse Vassili Nebenzia : « Ce faisant, Washington donne un nouvel élan au néocolonialisme et à l’impérialisme, qui ont été rejetés à maintes reprises et de manière décisive par les peuples de cette région et par l’ensemble du Sud global. »

Il s’agit effectivement d’une forme de néocolonialisme. Le principe colonial repose sur le contrôle politique d’un territoire, quelle qu’en soit la forme juridique (elles furent diverses dans l’histoire), qui passe par le contrôle des élites locales (du point de vue du Centre) / nationales (du point de vue des populations gouvernées) devant organiser et garantir une gestion du territoire, des ressources et des hommes, au service des intérêts de ces élites extérieures et supérieures.

Ainsi, le Centre utilise les ressources pour se renforcer. Et si les élites locales / nationales ne sont pas satisfaisantes, comme sous la période féodale, le suzerain s’empare de son vassal. Car il est juge en son tribunal et, surtout, il ne peut être jugé en son tribunal, comme l’établit l’adage.

C’est exactement ce que le représentant de la Russie à l’ONU, Vassili Nebenzia, a formulé, mettant en garde la communauté internationale contre ces dérives suicidaires : « Il ne saurait être permis aux États-Unis de s’ériger en une sorte de juge suprême, qui aurait seul le droit d’envahir n’importe quel pays, de désigner les coupables, d’infliger des peines et de les exécuter, sans égard aux concepts de juridiction internationale, de souveraineté et de non-intervention. »

Cette transformation de la société internationale en système colonial global est en cours. Cela commence avec l’Amérique du Sud ; l’Europe est déjà sous contrôle grâce à l’Union européenne. Kyrill Dmitriev, mandaté par le président russe pour négocier avec les Américains, affirme que le Groenland serait déjà prêt à se faire engloutir / acheter et à remettre les clés de sa défense aux États-Unis ; le Canada serait ensuite sur la liste. Il n’y a aucune raison pour que cela s’arrête là.

La souveraineté implique une force — politique, morale et intellectuelle. La capacité de penser l’autonomie, la volonté de gouverner et la force d’en assumer la responsabilité. Si un peuple n’est plus apte à cela, cela ne veut pas dire que le politique est fini, cela signifie simplement que ce peuple et ses élites sont faibles, qu’ils sont prêts à disparaître comme sujet. Ils seront alors dirigés contre leurs intérêts, utilisés, vidés, épuisés pour que d’autres soient forts et les gouvernent.

Pour éviter cela, il faut que les peuples obligent les élites à sortir du paradigme globaliste, qui justifie ce néocolonialisme ; il faut repenser la souveraineté, repenser la liberté et la responsabilité pour son avenir. Il faut avoir le courage de penser.

Comme l’écrivait Gustave Le Bon, dans Psychologie des foules, à la fin du XIXe siècle : « Les seuls changements importants, ceux d’où le renouvellement des civilisations découle, s’opèrent dans les idées, les concepts, les croyances. Les événements mémorables de l’histoire sont les effets visibles des invisibles changements de la pensée des hommes. »

Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

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