L’Afrique sera-t-elle actrice de la révolution de l’intelligence artificielle ou simple marché d’absorption de technologies conçues, entraînées et contrôlées ailleurs ? Le chercheur Rodrigue Nana Ngassam analyse les risques de dépendance technologique qui pèsent sur le continent.
L’intelligence artificielle est souvent présentée comme une révolution universelle, offerte à tous à la seule condition de se connecter. Cette vision est trompeuse. Derrière l’apparente immatérialité des algorithmes se trouvent des infrastructures, des capitaux, des centres de données, des semi-conducteurs, des modèles, des normes et, surtout, un pouvoir : celui de définir les outils qui organiseront demain le travail, l’éducation, la santé, l’information, la sécurité ou encore l’administration publique.
Pour l’Afrique, la question n’est donc plus de savoir si elle utilisera l’intelligence artificielle. Elle l’utilise déjà et l’utilisera davantage. La véritable question est ailleurs : à quelles conditions ?
Une révolution à plusieurs vitesses
Les chiffres donnent la mesure du déséquilibre. Selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), le marché mondial de l’IA pourrait passer de 189 milliards de dollars en 2023 à 4 800 milliards en 2033. Mais cette richesse est extraordinairement concentrée : une centaine d’entreprises, principalement américaines et chinoises, représentent à elles seules 40 % des dépenses mondiales de recherche et développement dans ce domaine, tandis que les États-Unis et la Chine détiennent ensemble environ 60 % des brevets liés à l’IA.
La Banque mondiale souligne, de son côté, que les pays à revenu élevé, qui ne représentent qu’environ 17 % de la population mondiale, concentrent 87 % des grands modèles d’IA, 86 % des start-up du secteur et 91 % du capital-risque qui leur est consacré.
Voilà le véritable rapport de force. Car l’IA n’est pas une abstraction immatérielle : elle repose sur des puces, des supercalculateurs, des centres de données, de l’électricité, des réseaux de fibre optique et des milliards de dollars d’investissements. La puissance algorithmique est d’abord une puissance industrielle.
L’Afrique part avec un handicap considérable
En 2025, seulement 35,7 % des Africains utilisaient Internet, contre 73,6 % à l’échelle mondiale. Dans les pays à revenu élevé, ce taux dépassait 94 %. L’intelligence artificielle arrive donc sur un continent où une part importante de la population n’a pas encore pleinement accédé à la révolution numérique précédente.
Le Fonds monétaire international (FMI) estime par ailleurs qu’environ la moitié de l’Afrique subsaharienne ne dispose toujours pas d’une alimentation électrique fiable. La région ne concentrerait que 5,5 % des centres de données mondiaux, principalement en Afrique du Sud, au Nigeria et au Kenya.
L’enjeu économique est pourtant immense. Selon le FMI, l’IA pourrait accroître la production économique de l’Afrique subsaharienne d’environ 4 % au cours de la prochaine décennie si le continent investit suffisamment dans l’électricité, Internet et les compétences. Sans ces transformations, ce gain pourrait se limiter à 0,2 %.
L’alternative est claire : faire de l’IA un accélérateur de développement ou regarder se creuser une nouvelle frontière entre ceux qui possèdent la puissance technologique et ceux qui la louent.
Après les matières premières, les données ?
Le risque le plus sensible concerne les données. Pendant des décennies, l’Afrique a exporté des ressources brutes transformées ailleurs. Un nouveau modèle extractif pourrait aujourd’hui apparaître : les Africains produisent des données ; celles-ci nourrissent des systèmes élaborés à l’étranger ; la valeur générée est captée hors du continent ; puis les services issus de cette transformation leur sont revendus.
Ce ne serait plus le cacao, le pétrole ou le cobalt. Ce seraient nos comportements, nos langues, nos habitudes de consommation, nos déplacements, nos informations médicales et administratives.
La question est également culturelle. L’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) rappelait en 2026 que les langues africaines demeurent un angle mort de l’IA. Le haoussa, parlé par plus de 80 millions de personnes, n’est correctement reconnu par ChatGPT que dans environ 20 % des phrases écrites, selon les travaux cités par l’organisation. À l’inverse, le projet African Next Voices a déjà permis de constituer 9 000 heures de données vocales au Kenya, en Afrique du Sud et au Nigeria.
Le problème n’est pas anecdotique. Une intelligence artificielle qui connaît parfaitement les références américaines, mais peine à comprendre un proverbe haoussa, bambara, ewondo ou duala, ne fait pas que traduire imparfaitement : elle reproduit une hiérarchie du savoir.
L’Afrique, terrain de compétition des puissances numériques
Les grandes puissances l’ont compris. Les investissements américains, chinois, européens ou du Golfe se multiplient dans le cloud, les télécommunications, les centres de données et désormais l’IA. Ils constituent une opportunité dont l’Afrique aurait tort de se priver. Mais accueillir des infrastructures étrangères ne suffit pas à produire de la souveraineté.
Qui possède les équipements ? Qui contrôle les logiciels ? Où se trouve la propriété intellectuelle ? Qui peut accéder aux données ? Quelle juridiction s’applique ? Quelle part de la valeur reste réellement sur le continent ?
C’est ici que l’avertissement de Rebeca Grynspan, secrétaire générale de la CNUCED, prend tout son sens : le progrès technologique ne garantit pas, à lui seul, une répartition équitable de ses bénéfices. Autrement dit, l’innovation peut avancer sans que la puissance soit partagée.
Cette inquiétude n’est d’ailleurs plus seulement celle des observateurs extérieurs. En 2025, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed résumait l’enjeu en affirmant que l’Afrique avait fait le choix de ne pas rester une simple consommatrice d’innovations importées, mais de devenir un acteur de leur production.
C’est précisément là que se situe le défi : l’Afrique ne doit pas seulement apprendre à utiliser les outils du futur ; elle doit participer à la définition du futur qu’ils fabriquent.
Ni Washington, ni Pékin : la capacité de choisir
La mauvaise réponse consisterait cependant à remplacer une dépendance occidentale par une dépendance chinoise. L’Afrique n’a aucun intérêt à devenir une périphérie numérique des États-Unis, pas davantage qu’une dépendance technologique de la Chine ou de toute autre puissance.
Elle doit pouvoir acheter américain, coopérer avec la Chine, attirer des investissements européens, indiens, russes ou du Golfe, tout en conservant la maîtrise de ses intérêts essentiels.
La souveraineté technologique ne signifie pas l’autarcie. Elle signifie la capacité de choisir ses dépendances plutôt que de les subir. L’Union africaine semble avoir pris la mesure de cet enjeu.
Sa Stratégie continentale sur l’intelligence artificielle, adoptée en 2024, met l’accent sur les infrastructures, les compétences, les données, la recherche, l’innovation et la coopération continentale. Mais une stratégie ne produit ni processeurs, ni centres de calcul, ni ingénieurs.
Passer du marché à la puissance
L’Afrique doit donc changer d’échelle. Pourquoi maintenir cinquante-quatre politiques nationales dispersées lorsqu’une partie des infrastructures pourrait être mutualisée ? Pourquoi ne pas développer de grandes capacités régionales de calcul, des clouds africains, des banques communes de données linguistiques et des centres de recherche capables de rivaliser à l’échelle internationale ?
Le continent doit également transformer son marché en instrument de négociation. Pris séparément, nombre d’États africains pèsent peu face à des multinationales valorisées à plusieurs milliers de milliards de dollars. Collectivement, un continent de plus de 1,4 milliard d’habitants dispose d’un poids autrement considérable.
Il ne s’agit pas de prétendre rattraper demain les géants américains ou chinois. Il s’agit de construire suffisamment de capacités africaines pour ne pas être technologiquement désarmé : former, financer, héberger, calculer, réglementer et négocier.
Ne pas devenir une colonie algorithmique
L’intelligence artificielle peut représenter pour l’Afrique l’une des grandes opportunités économiques de ce siècle. Elle peut transformer l’agriculture, améliorer les diagnostics médicaux, moderniser les administrations, renforcer l’éducation et créer de nouvelles industries.
Mais une technologie qui émancipe peut également engendrer de nouvelles dépendances. Le véritable danger ne serait pas que les Africains utilisent ChatGPT, DeepSeek, Gemini ou d’autres modèles étrangers. Il serait qu’ils ne puissent plus produire, administrer, enseigner, soigner ou gouverner sans recourir à des infrastructures dont la maîtrise leur échappe.
Car une part essentielle de la souveraineté du XXIe siècle se jouera désormais dans la capacité à stocker ses données, à entraîner ses modèles, à sécuriser ses infrastructures, à financer ses entreprises et à faire entendre sa voix dans l’élaboration des normes technologiques.
L’Afrique ne doit donc pas choisir entre les empires numériques. Elle doit acquérir la puissance nécessaire pour négocier avec eux. Après avoir longtemps exporté ses matières premières, elle ne peut se résoudre à exporter désormais ses données, ses talents et son intelligence pour ensuite importer son propre avenir.
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