À Moscou, le troisième Sommet Russie–Afrique a réuni des délégations de 48 États africains. Dans ce mouvement, la Russie occupe une place singulière. Moscou propose de renouer avec une histoire de solidarité anticoloniale tout en mettant sur la table des capacités militaires, industrielles et scientifiques. Analyse de Rodrigue Nana Ngassam.
La présence russe sur le continent ne commence pas avec les crises sahéliennes. L’Union soviétique avait soutenu des mouvements de libération et accueilli des générations d’étudiants africains. Ce passé, sans suffire à garantir la réussite des projets actuels, offre à Moscou un capital de confiance que les relations néocoloniales de plusieurs puissances européennes ont parfois fragilisé. À l’ouverture du sommet, Vladimir Poutine a défendu une coopération respectueuse de la souveraineté et une place accrue de l’Afrique dans la gouvernance mondiale. Ce message rencontre une aspiration ancienne : ne plus subir les rapports de puissance, mais peser dans leur redéfinition.
Le Premier ministre burkinabè, Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo, a résumé ce changement de perspective lors d’un entretien accordé à RT le 27 octobre 2026, dont les propos ont été repris par le quotidien burkinabè Sidwaya le 29 octobre : « Nous avons quitté un type de coopération pour un autre type de coopération. » Il décrit la relation avec Moscou comme une coopération « honnête, transparente, d’égal à égal ». Ces paroles expriment une ambition politique : faire du choix des partenaires un exercice concret de souveraineté.
La sécurité, test décisif du partenariat
La lutte contre le terrorisme constitue l’épreuve la plus immédiate. Les opérations françaises Serval et Barkhane ont remporté des succès tactiques, sans empêcher l’enracinement des groupes jihadistes dans de vastes espaces sahéliens. Selon le Centre d’études stratégiques de l’Afrique, dans son bilan publié le 12 août 2026, 23 872 décès étaient liés aux violences des groupes islamistes militants sur les douze mois achevés à la mi-2026 ; le Sahel représentait 42 % de ce total. Ces chiffres soulignent l’ampleur d’une crise que ni les anciens dispositifs ni les nouvelles alliances n’ont encore résolue.
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont néanmoins choisi de réexaminer leurs accords extérieurs. Dans cette recomposition, Moscou apporte une offre que plusieurs gouvernements jugent adaptée à leurs priorités : équipements, formation, accompagnement opérationnel et coopération militaro-technique. Au Mali, l’Africa Corps, structure liée au ministère russe de la Défense, a pris le relais de Wagner en juin 2025. Ce changement traduit la volonté de placer l’engagement russe sous un cadre étatique plus direct. Au sommet, Vladimir Poutine a annoncé l’existence d’accords militaires ou militaro-techniques avec 45 pays africains et rappelé la formation de militaires africains en Russie.
Il serait pourtant insuffisant de mesurer cette coopération au nombre de contrats ou d’instructeurs. Son apport le plus stratégique serait de permettre aux armées africaines de maîtriser progressivement le renseignement, la maintenance, la logistique, la formation spécialisée et la conduite autonome des opérations. Une telle montée en compétences servirait l’intérêt de Moscou, désireux de consolider des partenariats durables, autant que celui des États africains, soucieux de réduire leur vulnérabilité. La persistance des violences et les accusations d’atteintes aux civils associées à certaines opérations au Mali imposent toutefois des exigences de protection des populations et de responsabilité. Un partenariat sécuritaire crédible se juge à la sécurité retrouvée, pas seulement à la présence de nouveaux alliés.
De la ressource brute à l’industrie africaine
La coopération russo-africaine ne peut se résumer à l’armement. Selon les chiffres avancés par Vladimir Poutine au sommet de Moscou, les échanges commerciaux ont dépassé 27 milliards de dollars en 2025 ; la Russie a livré plus de 18 millions de tonnes de céréales au continent la même année. Ce sont des flux réalisés, non de simples engagements. Moscou propose désormais de partager des technologies agricoles pour favoriser la production locale : cette offre reste à traduire en programmes vérifiables.
Le sommet en fournit un exemple précis. Le groupe russe Rusal et l’entreprise publique ghanéenne GIADEC ont annoncé, le 29 octobre, un accord portant sur deux coentreprises, majoritairement détenues par Rusal, dans l’exploitation de la bauxite et le raffinage de l’alumine. Selon Reuters, les capacités envisagées atteindraient 5 millions de tonnes de bauxite et 1,2 million de tonnes d’alumine par an. Ces installations ne sont pas encore opérationnelles : leur intérêt pour le Ghana dépendra des emplois, des investissements et de la transformation locale effectivement réalisés. Pour la Russie, elles ouvrent une perspective d’approvisionnement industriel.
Dans le domaine de l’énergie, la coopération avec l’Égypte fournit un exemple plus avancé. Rosatom construit à El-Dabaa quatre réacteurs nucléaires d’une puissance brute totale de 4 800 mégawatts. Les quatre unités sont en chantier, mais aucune n’est encore entrée en service. Le projet comporte des volets de formation et de développement des compétences ; ses retombées dépendront aussi du respect du calendrier, des coûts et des obligations financières. Il montre néanmoins que l’offre russe peut porter sur des infrastructures productives de longue durée.
Former, produire, décider
Près de 40 000 étudiants africains suivent, selon les chiffres communiqués par Moscou, des formations dans les universités russes. Cette coopération permet de former ingénieurs, médecins, agronomes et techniciens. Elle intervient alors que, malgré les investissements et les programmes engagés avec des partenaires occidentaux, l’industrialisation de nombreux pays africains demeure en deçà de leurs potentialités. Ce constat invite à juger les partenariats sur les capacités industrielles et technologiques effectivement développées. La Russie dispose ici d’une occasion de se distinguer en associant formation, investissement et production locale.
Évariste Ndayishimiye, président du Burundi et président en exercice de l’Union africaine, a rappelé lors du sommet, selon l’Agence congolaise de presse (ACP) du 28 octobre, que « les ressources naturelles de l’Afrique doivent bénéficier aux populations africaines et à leurs générations futures ». Il a également appelé les entrepreneurs russes à répondre aux besoins des marchés africains. Cette exigence rejoint l’ambition de la Zone de libre-échange continentale africaine : créer davantage de valeur sur place, plutôt que prolonger le rôle du continent comme fournisseur de matières premières.
Le gagnant-gagnant, une politique de résultats
À Moscou, la Russie a défendu un ordre international multipolaire et soutenu la revendication africaine d’une représentation plus équitable au Conseil de sécurité des Nations unies. Cette convergence diplomatique est établie ; ses effets institutionnels restent à construire. Moscou poursuit des intérêts identifiables — marchés, influence, accès aux ressources et coopération stratégique — tandis que les États africains recherchent sécurité, énergie, industrialisation et maîtrise des technologies. L’essentiel est de négocier cette complémentarité sans illusion ni soumission.
Le véritable gain africain se mesurera aux entreprises créées, aux emplois qualifiés, aux techniciens formés, aux infrastructures livrées et aux capacités de défense acquises. Les accords annoncés à Moscou devront donc être distingués des projets déjà engagés et des résultats obtenus. Pour la Russie, la solidité du partenariat dépendra moins des déclarations que de la confiance bâtie dans l’exécution des engagements. Après Sotchi en 2019 et Saint-Pétersbourg en 2023, le rendez-vous de 2026 doit marquer le passage des promesses aux réalisations.
Le sommet Russie–Afrique ouvre ainsi une perspective importante : faire de la coopération avec Moscou non un simple déplacement des allégeances, mais un instrument supplémentaire de puissance africaine. La Russie peut y consolider une présence stratégique durable ; l’Afrique, y conquérir davantage de moyens pour produire, décider et se défendre.
Le partenariat gagnant-gagnant prendra véritablement tout son sens lorsque cette double ambition se traduira par des résultats concrets dans la vie des peuples africains, loin des slogans et des promesses qui ont trop souvent caractérisé des décennies de coopération avec les puissances occidentales, sans produire les transformations structurelles attendues.
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